Quatre heures du matin. La chambre était
glaciale. Je n'arrivais pas à quitter la douce chaleur du lit alors qu'un besoin urgent me poussait hors du lit. Pourtant, je venais d'y aller il y a ... cinq minutes, non, peut-être
davantage.... Je ne savais plus exactement. La nuit, le temps n'a plus la même dimension. Elle en augmente ou diminue son étendue. Temps de calme ne s'inscrivant plus dans la cadence accélérée du
jour. La cadence des travailleurs qui n'ont pas de temps à perdre. Temps quotidien des gens ordinaires qui se lèvent au petit matin, chaussent des pantoufles élimées par le temps, traversent leur
petit logement en se grattant le derrière, boivent un mauvais café sur le coin d'un évier sale puis s'attardent sous une douche brûlante afin de laver leur corps rempli de vieille nuit, enfilent
à la hâte des vêtements couleurs deuil et partent à leur petit boulot en pestant contre la pluie qui mouille leur visage défait puis s'entassent dans des trains de banlieue où domine une âcre
odeur de pied et de transpiration. Après un long trajet collés les uns aux autres d'une manière presque indécente, ils sortent du pandémonium en courant vers leurs banques ou leurs usines, les
yeux rivés sur la pendule prête à sonner la fin de leur besogneuse journée avec la certitude qu'un jour ils seront millionnaires. Dans la pénombre de la chambre, je feuilletais un vieux Télérama
dérobé à mon dentiste, tournant les pages avec d'infinies précautions pour ne pas réveiller ma compagne. Ce n'était pas la pub qui manquait. J'entamais la lecture d'un article de BHL, un texte
abscons aux phrases d'un conformisme pompeux à faire mourir d'ennui un aréopage d'académiciens gâteux. Encore de la pub pour des volets automatiques qui rendent la vie plus belle, une semaine
gratuite aux Marquises transport inclus, puis l'inévitable montre Rolex présidentielle payable en dix ans, enfin des yaourts bio aux agents actifs en leurs pots de titane à ion négatif, des
yaourts qui se mangent de l'intérieur à moins que ce ne soit le yaourt lui-même qui nous mange de l'intérieur. Tout cela était ennuyeux quand mon regard se posa sur une petite photo en noire et
blanc, une photo étrange, ou flottait un surréalisme presque kafkaïen. Au premier plan se tenait un homme en complet veston. Il reboutonnait sa chemise ou la déboutonnait, impossible à dire. Le
regard de cet homme avait quelque chose d'étrange où se mêlaient autant de tendresse que de folie, de mystère que d'incertitude. Le regard d'un malade mental prêt à commettre un acte sordide
alors qu'il n'en a pas seulement conscience. Je ne percevais pas le lien qu'il y avait entre ce personnage et le pantin de chiffon affalé dans un fauteuil club situé juste derrière lui. Ils
semblaient appartenir à un monde factice, décalé, une scène sans commencement ni fin ! Je la regardais sans vraiment la voir. Mes pensées dérivaient le long d'une plage bordée de sable blanc
balayé par les alizés. Endroit de rêve où déferlent les vagues du Pacifique bleu agence de voyage. Lentement, le sommeil me gagnait et mes yeux me picotaient quand je crus un instant voir
s'animer la photo. Je me frottai les yeux, les clignais, tournai et retournai la page. Non, rien. J'ai du m'assoupir un instant et rêvé. Ce que je vis ensuite me mit dans état de grande
agitation. L'homme en costume noir était étendu sur le sol, la chemise souillée de sang. La marionnette sans visage avait disparu. Précipitamment, je refermais le magazine, puis le rouvrais aussi
vite. Je ne rêvai pas. La photo n'était plus la même. Je refusais qu'une chose pareille puisse m'arriver, à moi, rationaliste jusqu'aux confins de l'âme, le Saint Thomas de la science aux
certitudes scellées dans le marbre de la pensée newtonienne. Cela ne pouvait être, cela n'avait jamais existé. Puis, quand en levant les yeux vers la fenêtre, je vis cette marionnette de chiffons
assise sur le bord de mon lit, mon sang se glaça dans mes veines alors que mon système pileux se dressait d'un seul poil. Cette chose à la face de craie semblait me regarder. Sa tête basculait de
droite et de gauche avec une lenteur exaspérante. Ce qui lui servait de main enserrait le pied de Flore. Paralysé par une peur bleue, mon corps tout entier n'était plus qu'un gigantesque séisme
force dix sur l'échelle de la trouille. Puis la seconde suivante, le spectre avait disparu, comme ça, sans prévenir, comme il était apparu. J'écarquillai les yeux, me raclai la gorge, me touchai
le visage pour me rassurer. Il n'y avait plus que la pénombre de la chambre remplie du calme de la nuit et Flore qui ronflotait du sommeil du juste, la bouche ouverte, protégée par la grâce de
ses rêves célestes. J'avais beau me résonner, m'assurer que tout cela n'avait été que le fruit d'une divagation, la vision d'un rêve à demi éveillé ou bien encore un petit cauchemar
hallucinatoire, je venais d'être le témoin oculaire et bien réel d'une apparition. Je grelottais autant de froid que de peur. Il me fallut beaucoup d'efforts pour reprendre le magazine, retrouver
cette photo diabolique. Elle était là, inchangée, à la même page, un peu froissée. Le schizophrène déboutonnait sa chemise et le patchwork assis exactement à la même place. Pétri de peur,
j'effleurai le papier, passa ma main plusieurs fois sur l'image, levai les yeux vers la fenêtre puis les baissai rapidement sur la page. Rien, il n'y avait plus rien. Je me blotti contre le corps
chaud et doux de ma compagne. Elle se réveilla un instant, posa sa main sur mon ventre et me demanda si tout allait bien puis replongea dans les limbes éthérés de son endormissement. Et moi je
restais là, immobile, l'estomac noué avec l'angoissante impression d'être entré dans un autre monde. J'étais vidé de toutes forces et moi, l'incorrigible sceptique aux convictions forgées à
l'aune d'un indécrottable athéisme, je me mis à prier avec la ferveur ascétique d'un cardinal impuissant, implorer les grâces de la vierge Marie, la sagesse de bouddha, les chants d'Elohim et les
versets contradictoires d'Allah et que toutes ces belles grâces mettent fin à cette nuit d'épouvante et qu'enfin le jour renaisse. Flore s'étira, repoussa le drap en mettant à nu son corps de
déesse. Une marque bleue ceignait sa cheville....