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L'apprentis

A la fin de l'automne, les chutes de neige avaient été abondantes, la couche atteignait la taille d’un homme debout. Passée le nouvel an, le temps changea. Un froid sec s’installa. Les enfants allaient patiner sur les eaux gelées des étangs, une saison idéale pour refaire provision de glace que l’on entreposait dans des caves profondes. La récolte pouvait tenir une année entière, conservant aliments et denrées périssables. Conrad Hirsch, commerçant pâtissier et son commis s’étaient levés avant l’aube. Blottis au fond de la charrette sous d’épaisses fourrures de loup, ils se laissaient conduire par le cheval. Pour avoir fait le chemin tant de fois, l’animal savait exactement où aller au pas lent de son rythme dolent. Conrad le laissait faire. Vers l’est, le ciel prenait les teintes d’une aube polaire annonciatrice d’une journée glaciale. Arrivé au bord du lac gelé, l’équipage s’arrêta.

-         Qu’il fait froid ce matin. Petit ! hé ! Réveille-toi. On est arrivé.

-         Quoi ? Dit le gosse endormi.

-         Je disais qu’il faisait un froid à ne pas mettre un chien dehors.  Debout paresseux, tu dormira mieux ce soir !  On a  juste le temps d’avaler un morceau et puis on se met au boulot. Aller, dit-il en le secouant gentiment par les épaules.

Peter se redressa, s’étira dans un bâillement bruyant. Aussi leste qu’un chat, le jeune garçon sauta à terre. L’homme et son commis se dirigèrent vers un banc de bois couvert de givre, l’époussetèrent, s’assirent lourdement. Conrad Hirsch posa le panier sur ses genoux, sortit un tissu  roulé autour d’un morceau de pain, y tailla deux épaisses tranches sur lesquelles il tartina du saindoux mélangé à des petits morceaux de viande grillée. Ils avalaient leur en-cas avec appétit, sans prononcer un mot de trop, chacun s’appliquant à mastiquer avec lenteur, amusés par les ébats de trois canards qui se baignaient dans l’unique trou d’eau qu’ils s’étaient réservé.

-         Je goûterai bien un peu de votre eau de vie, patron !

-         Foutre Dieu ! T’es bien jeune mon gars pour boire de cette eau là. Ça va t’occuper les pattes, lui dit le vieux Conrad en lui tendant la fillette de gniole. 

-         Ouah ! Que c’est fort ! dit Peter en avalant une lampée d’alcool.

-         Hé là mon ami, tout doux ! Redonne-moi ça. Tu ne seras plus bon à rien si tu bois trop.

Conrad attrapa la fiole, en but à son tour plusieurs rasades, se leva en essuyant les miettes de pain prisonnières de sa barbe, claqua bruyamment de la langue.

-         On n’est pas heureux ici,  dit-il à son commis en lui administrant une bourrade amicale?

-         Sûr qu’on est bien patron ! C’est qu’elle est bonne votre eau de vie. J’en reboirais bien un peu.

-         Hé ! Comme tu y vas ! Tu en auras à la pose si tu travailles vite et bien. C’est vrai qu’elle est foutrement bonne. Elle réchauffe le corps de l’homme  en moins de deux !

-         Alors, vous devez être sacrément réchauffé, patron !

-         Petit impertinent, répondit Conrad en lui adressant un regard amusé et complice. Alors, on s’y met à cette glace ?

-         J’arrive patron.

-         Va chercher les sacs de cuir. Je vais les enfiler aux sabots de notre cheval, sans cela il se gèlerait les jambes et ne serait plus bon à rien

Peter remonta dans la carriole, attrapa quatre sacs de cuir, les lança à son patron qui les chaussa aux pieds de l’animal, empoigna la bride et s’engagea sur l’étendue gelée avec lenteur, jaugeant l’épaisseur de la glace d’un simple coup d’œil, attentif au moindre bruit suspect. Il entraînait l’attelage jusqu’à ce qu’il atteignit le bon endroit. La bête hennissait d’inquiétude, hochait de la tête en tout sens, tirait sur la bride. Heureux de vivre, Peter suivait, amorçait quelques glissages, tombait sur l’arrière train, s’amusait comme un gosse. Sa joie était communicative, Conrad aimait bien ce garçon, content de tout, satisfait d’un rien. Lui aussi aurait bien aimé glisser sur les fesses mais ce n’était plus de son âge.

-         Tu vas bien finir par user le fond de ta culote et te briser le cou, petit couillon, dit-il en ricanant. Ramène-toi un peu par ici. Je crois que le coin est bon.

Conrad empoigna sa vrille, perça quelques trous alignés puis engagea le fer de l’égoïne, trancha la croûte glacée avec une étonnante facilité. A cet endroit, la glace n’était pas aussi épaisse qu’il l’avait imaginé.

-         Patron ! Elle n'est pas un peu mince votre glace ce matin ?

-         T’en fais pas mon gars, elle pourrait bien supporter une dizaine de garçons de ton espèce. Et puis, je t’ai déjà dit qu’on ne disait pas « votre glace, vos affaires, votre cheval » et que les choses que tu désignes ainsi ne sont pas les miennes. Cette glace appartient à qui veut la prendre.

L’apprenti et son patron se turent un instant puis Conrad reprit

-          Bon sang de bon Dieu, qu’il fait froid, dit-il en soufflant dans ses moufles. Prends cette scie et remplace-moi un instant, il faut que j’aille pisser.

-         Soyez prudent patron, ne vous gelez pas votre machin !

-         J’ten foutrai des engelures à mon machin. Non mais !

Le commis riait et sciait avec la vigueur et l’insouciance de ses quinze ans. Conrad s’éloigna, passa derrière la charrette, ouvrit son pantalon et entrepris de vider sa vessie avec tout le soulagement d’une envie réprimée trop longtemps. Il dirigeait son jet abondant et fumant vers le même endroit, lâcha avec une ostentation un pet retentissant qui ne manqua pas de déclencher l’hilarité du jeune homme.

-         Vous aller effrayer les corbeaux à faire tant de bruit

-         Tu apprendras, sot que tu es, que pisser sans péter c’est comme un défilé sans trompettes, dit Conrad en secouant énergiquement sa verge.  

Autres rires en cascades du gamin comme de son patron quand brusquement, Conrad entendit un craquement, puis un autre plus fort encore. Il se retourna, eu juste le temps de voir son petit commis disparaître sous la glace. Le cheval se cabrait, affolé par le danger imminent. Puis se fut au tour de la charrette qui chavira sur l’arrière, entraînant le cheval dans son engloutissement. Conrad se précipita sur les rênes, eut à peine le temps d’ôter la bride, tira de toutes ses forces pour retenir l’animal. A son tour, il sentit le sol se dérober sous ses pas. Il avait maintenant de l’eau à mi-cuisse, une eau glaciale, mordante qui finit par atteindre son ventre. Saisi par l’extrême rudesse du froid, Conrad suffoquait, n’arrivait plus à respirer. La panique s’empara de lui. Il s’agrippa à la crinière de son cheval, sauta sur l’encolure. La bête avait des gestes fous et des hennissements aigus. En un instant, la situation avait tourné au drame. L’animal  n’arrivait pas à remonter sur la glace qui se brisait sous son énorme poids.

-         Dans quelques instants tout sera trop tard se dit Conrad.

A grand coup de gueule et de cravache, il força l’animal à avancer vers la rive. L’homme et la bête se frayaient un chenal jusqu’à ce qu’enfin, ils prissent pied sur la terre ferme, l’un comme l'autre autant transis par le froid que pétrifiés par la peur.  

Conrad se retourna vers le lieu du drame. Plus rien ne bougeait à la surface des eaux noires. Quelques plaques de glaces partaient lentement à la dérive. L’homme fut saisi d’un tremblement irrépressible. Il fallait qu’il se mette à l’abri, se réchauffer au plus vite s’il ne voulait pas mourir de froid. Il regrimpa sur sa monture et parti au grand galop vers la ville. L’air glacial lui cinglait le visage accentuait l’horrible sensation de froid mordant ses entrailles et ses poumons. Ses vêtements devinrent durs comme carton. Le cheval écumait, ses naseaux fumaient. Conrad poussa davantage l’animal au risque de le faire crever sous lui.  

 

Le lendemain, il retrouva son cheval allongé dans le box, à l’agonie, les yeux remplis d’une grande frayeur. Conrad resta près de lui jusqu’à sa fin en lui parlant doucement comme il aurait parlé à un ami, lui caressait les naseaux brûlants de fièvre, le remerciait pour l’avoir sauvé d’une mort certaine quand Elisabeth entra.

-         Dis, Papa, est-ce que notre cheval va mourir ?

-         Oui.

-         Tu crois qu’il va aller au ciel ?

-         Bien sûr ! Au ciel des chevaux.

-         Et les enfants, est-ce que tu crois qu’ils vont ciel quand ils meurent ?

-         Il y a un paradis pour tout le monde, pour les chevaux comme pour les humains. 

-         Et bien moi je sais que le paradis, ça n’existe pas. C’est parce qu’on a peur de mourir.

-         Qui t’a dit cela  ? Te voilà bien assurée !

-         Je le sais ! Dit Elisabeth avec aplomb.

-         Tu dis des sottises. Tu ferais mieux d’aller jouer avec tes poupées.

-         Je m’en fiche ! C’est pour les filles les poupées.

-         Tu n’es peut-être pas une fille ?

-         Si ! Mais je préfère jouer avec les garçons. Ils sont plus drôles.

-         Comme tu voudras, seulement fais-moi la promesse que tu ne parleras à personne du paradis comme tu l’as fais et que tu ne penseras plus à la mort. C’est normal de mourir mais tu es encore trop jeune pour t’en préoccuper.

-         Oui Papa ! Dit Elisabeth en haussant les épaules mais moi je mourrai avant d’être grande.

-         Je te trouve bien insolente et bizarre ce matin. Tu n’es qu’une petite impertinente. Tu ne sais pas de quoi tu parles.

-         Si, renchéri-t-elle. Dieu c’est des mensonges qu’on raconte aux enfants.

-         Vas-tu te taire enfin ! Dit Conrad ulcéré. Qu’elle mouche t’a piquée pour être aussi effrontée ? Par le diable et tous les saints du paradis, j’en ai assez entendu. Va dans ta chambre. Tu y resteras jusqu’à l’heure de midi. Quelle foutue gamine fais-tu là ! Nom de nom de… qu’elle culot cette jeunesse qui croit tout savoir !

 

Conrad avait demandé au curé s’il n’était pas possible de dire une messe pour son cheval. Contre le refus du prêtre, Conrad lu quelques prières à son animal puis le fit enterrer au cimetière, le prêtre ne put s’y opposer bien que la population du quartier aurait préféré manger sa viande tant ils en manquaient depuis des mois de misères et de guerre. Le cheval enseveli, Conrad, sa fille Elisabeth, le curé et quelques personnes de la paroisse se rendirent à l’étang. La glace s’était reformée ne laissant plus rien paraître.

 

Enfin le dégel arriva. On repêcha un corps, celui  de Peter. Il avait le visage détendu, les yeux mi-clos et la bouche entrouverte sur un sourire figé quand, soudain la bouche se déforma, les joues se boursouflèrent comme si quelque chose voulait en sortir, ses dents se desserrèrent laissant apparaître une tête d’anguille. L’animal s’extirpa de l’orifice buccal comme une vomissure sans fin, fila droit sur la berge rejoindre les eaux de glaciales de l’étang.
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