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Il devait être quatre heures du matin. La chambre était glaciale. J’avais la flemme de sortir de mon lit douillet alors qu’une envie impérieuse m’ordonnait de me lever au plus vite. Pourtant, je venais d’y aller il y avait …cinq minutes, non davantage, peut être une heure. Je ne sais plus. La nuit, le temps n’a plus la même valeur. Il accélère ou ralentit. Ne rentre plus dans la cadence diurne, la cadence des travailleurs qui n’ont justement pas le temps. Le temps pressé des honnêtes gens qui se lèvent à six heures, traversent la chambre en se grattant le derrière, boivent un mauvais café sur le coin de l’évier en se grattant le même endroit, restent immobiles sous la douche se réchauffer leur corps endormit puis enfilent à la hâte des vêtements couleur grisaille, partent au travail en bougonnant contre la pluie qui mouille leur visage blafard pour aller s’entasser dans des wagons d’un autre âge où domine une âcre odeur de pied et de transpiration. Sortis du pandémonium ferroviaire, ils se précipitent vers leur petit boulot à la conquête du monde des affaires bousculé par le temps de la productivité, un œil rivé sur la pendule prête à sonner la fin de leur médiocre journée avec l’illusoire certitude qu’un jour ils seront millionnaires. Dans la pénombre, je feuilletais les pages d’un vieux Télérama dérobé à mon dentiste en prenant mille précautions pour ne pas réveiller ma femme. Ce n’était pas la pub qui manquait. J’entamais la lecture rébarbative d’un article de BHL, un texte aux phrases pompeuses et alambiquées à faire bâiller d’ennui un aréopage d’académiciens en retraite. Encore de la pub pour des volets automatiques qui rendent la vie plus belle, une semaine gratuite au club-Med, la Rolex du Président payable en quarante-cinq mois, des yaourts bio au  triple bifidus actif pro light dans leurs pots de titane ion négatif qui se mangent de l’intérieur à moins que ce soit le yaourt lui-même qui nous mange de l’intérieur. C’était ennuyeux à crever. Mon regard s’attarda sur une photo étrange. Au premier plan, il y avait un homme en complet veston. Il reboutonnait ou déboutonnait sa chemise. Il avait un regard triste et étrange où se mêlaient autant de douceur que de folie. Le regard d’un détraqué prêt à commettre un crime odieux alors qu’il n’en a pas conscience. Je n’arrivais pas à faire le lien entre ce personnage singulier et le pantin de chiffon affalé dans un fauteuil club juste derrière lui. Cette scène insolite n’avait pas de sens, ni début ni fin ! Je la voyais sans la voir et mes pensées allaient à la dérive le long d’une plage bordée de cocotiers, une plage au sable idéalement jaune où venaient s'écraser des vagues idéalement blanches venues d'un océan idéalement bleu. Le sommeil me gagnait et mes yeux me piquaient  quand je cru un instant voir bouger la photo. Je me frottai les yeux, retournai et retournai la page. Non, je devais avoir mal vu. J’avais du m’assoupir. Non, j’étais parfaitement réveillé. Je ne rêvais pas. Puis ce que je vis me mit dans une grande frayeur. L’homme à la chemise blanche était allongé sur le sol, la poitrine déchiquetée comme si une masse de feu était passé au travers du corps. Mon cœur battait à tout rompre. Pire, le pantin de chiffon avait disparu. Non, ce n’était pas une hallucination, pas une fièvre délirante, la marionnette sans visage n’était plus sur l’image. Je ne pouvais croire qu’une chose pareille puisse m’arriver, à moi, le champion du rationalisme, l’indéboulonnable dur à cuire aux convictions scellées dans le marbre de la physique newtonienne. Cela ne pouvait être, n’avait jamais existé. Puis, quand en levant le regard vers la fenêtre, je vis ce spectre assis sur mon lit, mes certitudes inébranlables s’écroulèrent en une nano seconde[1]. Sa face de cadavre semblait me regarder et ce qui lui servait de main, enserrait le pied de Luce. J’étais mort de trouille. Mon corps tout entier n’était plus qu’un gigantesque séisme. Ce patchwork de cuir blanchâtre était là, devant moi, immobile. L’instant suivant, il avait disparu, comme ça, sans raison, comme il était venu. J’écarquillai les yeux, me raclai la gorge, me touchais le visage comme pour me rassurer, abasourdi, tétanisé par cette impossible apparition. Plus rien. La chambre était vide. A cet instant précis, s’il me restait un milliardième de bon sens et de raison matérialiste, je venais de basculer dans l’irrationnel compulsif. Luce ronflait du sommeil du juste, protégée par la grâce divine. Je me résonnai, m’assurai que tout cela n’avait été qu’une divagation. Ce que je venais de voir n’avait jamais existé. Je grelottais autant de froid que de peur. Je me suis précipité sur le Télérama. La photo était à la même page, intacte, inchangée, un peu froissée cependant. L’homme au regard de schizophrène était là, souriant et la chose de cuir cousu assise à la même place. Pas franchement rassuré, je me collai contre le corps chaud et soyeux de Luce. Elle posa sa main sur mon ventre, me demanda si je n’avais pas oublié de payer les impôts puis replongea dans les limbes éthérées de son endormissement. Et moi je restai là, angoissé, avec au ventre une sale impression d’être entré dans le monde de l’irréel. Je n’osai me lever. J’avais si peur que cette épouvantable scène se reproduise qu’elle m’ôta toute force d’agir alors que ma vessie demandait grâce. Moi, athée jusqu’au fin fond de ma conscience forgée à l’aune de décennies de certitudes païennes, je me suis mis à prier avec la ferveur d’un ascétique d’un moine trappiste, prier Marie, bouddha, Elohim et Allah et tant d’autres encore, pourvu qu’ils fussent saints ou divins et de leur demander qu’ils mettent fin à cette sale nuit, que le jour vienne effacer cette vision d’outre tombe. Luce s’étira, repoussa la couette en mettant à nu son corps de déesse. Il devait être quatre heures du matin. Il faisait un froid glacial dans la chambre …..

 


[1] Le nano est plus à la mode que le milliardième.

 

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